Pour une politique industrielle européenne de l'IA

Publié le : 03/05/2018 11:48:00
Catégories : Actualités APY


LE CERCLE DE L'IA/POINT DE VUE - L'intelligence artificielle restera-t-elle une technologie d'avenir ? Si l'enthousiasme qui l'entoure est certain, il ne faudrait pas perdre de vue les conditions de son développement.


Article rédigé pour www.lesechos.fr par Thomas Philippon, article original ici


Les marchés concurrentiels sont formidables, mais, comme l'eau potable et l'air frais, nous nous en apercevons surtout quand ils viennent à manquer. Il y a vingt ans les ménages américains bénéficiaient des marchés les plus concurrentiels du monde. Mais les régulateurs américains se sont endormis à la barre et ont cédé aux sirènes - et aux carnets de chèques - des lobbys.

C'est l'Europe qui a repris, avec succès, le flambeau de la concurrence. L'abonnement à Internet coûte aujourd'hui deux fois moins cher en Europe qu'aux Etats-Unis. Idem pour les billets d'avion. Ce sont des centaines d'euros épargnés chaque année par chaque ménage. Vive la Direction générale de la concurrence et vive la commissaire Vestager !

L'IA : un impact encore limité

Les lobbyistes arguent que la concurrence nuit aux profits - ce qui est vrai mais sans importance - et aux investissements, ce qui est possible en théorie mais empiriquement faux dans les données récentes. Les rentes de monopole se retrouvent dans les dividendes et les rachats d'actions, et peut-être les salaires des cadres, mais pas dans les investissements. Mon expérience dans ce domaine me convainc que, dans leur immense majorité, les arguments contre la concurrence sont spécieux, et parfois franchement malhonnêtes.

Il existe pourtant un domaine où cette approche par la concurrence doit être analysée avec prudence, celui des industries de réseau et de  l'intelligence artificielle . Encore faut-il bien cerner le problème. L'impact économique de l'IA me semble assez mineur.  Son impact sociétal et politique , par contre, est majeur.

Lorsque j'entends parler les enthousiastes de l'IA, il me vient en mémoire cette phrase que l'on attribue parfois à de Gaulle : « Le Brésil est un pays d'avenir et il le restera. » J'ai presque envie de dire que l'intelligence artificielle est la science de l'avenir et qu'elle le restera. Pour le moment, force est de constater que son impact économique est faible et, même si le processus accélère, il semble être plus incrémental que révolutionnaire.

l'ia
D'un point de vue purement économique, nous n'avons pas vraiment besoin d'un Google européen. Utiliser les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) tout en les forçant à payer leurs impôts et à respecter les règles de concurrence semble suffisant. Nous pouvons importer leurs savoir-faire, ou, si l'on préfère l'Orient, ceux de  Tencent, Alibaba, Baidu, Xiaomi ou Didi. Les géants du Net sont des entreprises commerciales qui ne peuvent se permettre d'être exclues du marché européen. Les Gafa l'ont d'ailleurs bien compris. Si on leur donne le choix entre suivre nos règles ou perdre l'accès à nos marchés, ils suivront nos règles.
L'Europe doit affirmer son indépendance

Mais le problème se complique terriblement quand on dépasse la sphère économique. La difficulté ne vient pas tant des entreprises que des gouvernements et des acteurs quasi étatiques. Autant on peut défendre une approche ouverte d'un point de vue commercial, autant cette approche semble dangereuse d'un point de vue politique.

Les données numériques alliées aux capacités de traitement de l'IA créent des risques aigus, particulièrement pour les démocraties. La manipulation des opinions et des élections, les attaques et l'espionnage informatiques, et la collecte systématique d'informations personnelles sur les élus et les dirigeants peuvent saper les fondements des sociétés ouvertes.


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